Mis à jour le 28 décembre 2020

Renée Richards, le combat d’un homme devenu femme…

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Bien avant que les questions de genre ne deviennent sujet de société, son cas a défrayé la chronique au milieu des années 70, plutôt dans les feuilles à scandales que les revues sociologiques ou médicales à l’époque. Tennisman moyen, femme dans l’âme, Renée Richards, alias Richard Raskin, s’est battu(e) pour devenir joueuse à part entière sur le circuit et elle y est parvenue. Une vie hors normes.

Renée comme renaissance
Juillet 1976, non loin de San Diego, se joue un tournoi de tennis dont la tenante du titre se fait surprendre par une quasi-inconnue qui a manifestement la quarantaine. Pas de quoi provoquer un tremblement de terre, même dans cette zone sismique sensible. C’est compter sans un reporter local de CBS, averti par une spectatrice surprise des atouts de cette Renée Clark, grande athlète d’1 m 85 au puissant service et qui chausse du 45. Elle a entendu parler d’un ancien tennisman et médecin qui aurait changé de sexe et se serait fait opérer pour devenir une femme. En creusant un peu plus, le fouineur a vite fait de découvrir le fin mot de l’histoire, laquelle va faire le tour du monde. A sa naissance, en 1934, la dame en question s’appelait effectivement… Richard Raskin, ex-joueur amateur moyen qui a effleuré le haut niveau – participant cinq fois aux Internationaux des Etats-Unis -, vient de changer de genre et est bien décidé à pratiquer son sport avec les meilleures féminines. Cela fait l’effet d’une bombe. La planète apprend que l’homme qui a en quelque sorte « marié » ses deux prénoms pour s’appeler Renée Richards (« Renée » signifie renaissance en français) a tout plaqué pour vivre comme la femme qu’il a toujours voulu être. Il/elle a renoncé à la vie newyorkaise, à un job d’ophtalmo réputé dans Big Apple, et même à sa famille puisque Richard, plutôt beau gosse, avait trouvé le moyen d’épouser un superbe mannequin avec laquelle il a eu un fils. Ce dernier dira d’ailleurs qu' »il n’y a pas de geste plus égoïste que celui que mon père a commis ».

Une question de vie ou de mort
Le son de cloche est forcément différent chez le petit garçon qui, à la maison, empruntait en cachette les vêtements de sa soeur, et chez le jeune homme qui… à l’armée chercha les coordonnées d’un psychiatre spécialiste des personnes transgenres pour qu’il lui prescrive des injections de progestérone et d’oestrogène. « Du coup, mon corps avait ramolli », raconte-t-il/elle. « Je prenais plein de photos de moi-même, j’étais à la recherche d’une silhouette féminine, gracieuse et longiligne. » Le combat intime livré générait confusion sexuelles, dépression et tendances suicidaires. Dans les années 60, il finit, après avoir vécu un moment à Paris travesti en femme, par prendre la direction du Maroc où un gynécologue dirigeait une clinique pionnière dans le domaine de la réattribution sexuelle. « Il était alors le seul au monde à effectuer ce type de chirurgie ». Mais au dernier moment, la future Renée Richards prit peur, rentra aux Etats-Unis… et emprunta le chemin inverse avec une top model, Barbara Mole, qu’il épousa. Deux ans plus tard naissait Nicholas, comme une dernière tentative de se raccrocher à la vie d’homme. Il n’en restait pas moins face à un mur. « Un moment, on n’a plus le choix, c’était presque une question de vie ou de mort, j’aurais préféré qu’on me propose un remède-miracle, une drogue, du vaudou, mais cela n’existait pas, c’était ça ou le suicide », écrit Renée Richards dans son autobiographie. A 40 ans, divorce acté, Raskind tenta alors une seconde opération en Californie sur les recommandations du psychologue Harry Benjamin. Avec succès. Elle pouvait enfin être reconnue socialement comme femme.

Cour suprême
C’est aussi à partir de là que le « grand cirque » commença. Une petite année après son opération, Renée Richards se retrouvait au centre de l’attention, et de la polémique. Une femme qui était un homme pouvait-elle jouer au tennis avec les femmes ? Le choc fut rude. La fédération américaine voulut lui imposer le test de féminité mis en place pour les Jeux Olympiques, elle refusa. A Newport, le tournoi organisé par son ami Gene Scott lui ouvrit ses portes… et vingt-cinq joueuses se retirèrent en guise de protestation. « Renée est lente dans ses déplacements », constatait alors Scott, « elle est beaucoup moins musclée, même son service n’a plus rien à voir, c’est une joueuse différente de ce qu’était Richard. » Quand elle jouait, il y avait plus de photographes que pour un duel Navratilova-Evert, certaines joueuses allèrent jusqu’à porter des T-shirts « Go away Renée » (« Fiche le camp Renée ») ou « Je suis une vraie femme », il s’en trouva même une pour lui adresser un doigt d’honneur en plein match, après qu’elle ait porté le sujet devant la Cour Suprême des Etats-Unis, soutenue notamment pas Billie Jean King. Des médecins y rappelèrent que l’opération subie par la joueuse avait provoqué une baisse drastique des hormones mâles dans le sang et une décroissance de la masse musculaire de 30%, mais ce sont les mots de Renée Richards elle-même qui finirent par convaincre le juge : « Je ne fais pas ça pour l’argent, je gagne 100 000 dollars par an en tant qu’ophtalmologiste, j’agis pour des raisons intimes, personnelles, parce que ma demande est juste. »

Coach de Navratilova
Lorsqu’en 1977, elle se retrouva au premier tour de l’US Open, disputé une dernière fois à Forest Hills, face à celle qui venait d’être sacrée à Wimbledon, Virginia Wade, la pression était « inimaginable ». La Britannique s’imposa 6-1, 6-4… donnant raison à son adversaire qui clamait qu' »à son âge elle n’était pas une menace pour les meilleures filles ». Elle parvint néanmoins en finale du double… un événement ! « Que se passerait-il si un autre transsexuel, plus jeune et plus fort, se retrouvait en meilleure position pour dominer le circuit ? », demanda alors Chris Evert. Encore aujourd’hui la question demeure. La carrière de René Richards dura 4 ans, brève mais honorable avec un premier titre à Buenos Aires, un autre en Floride (Fort Myers) l’année suivante, une finale à Indianapolis en 1979, elle continua de jouer jusqu’au début des années 80, mais fut toujours privée de Wimbledon et de Roland Garros qui ne voulaient pas d’elle. En vérité, sa plus grande réussite tennistique elle la connut une fois qu’elle eût raccroché comme joueuse, en tant que coach de Martina Navratilova dont elle fit une immense championne. Cultivée, intelligente,elle simplifia son approche du tennis et son service, elle la poussa à penser ses matches, à préparer une stratégie enfonction de l’adversaire, ce qui ne coulait pas de source à l’époque. « Je savais moi aussi ce que c’était de ne pas se sentir dans la norme », dit Navratilova, « je venais d’un pays de l’Est, j’étais homosexuelle… » Par la suite, tout en aidant encore à l’occasion joueuses ou joueurs plus anonymes, Richards retourna à New York où elle vit encore, et rouvrit un cabinet d’ophtalmo. Entre profonds tourments et recherche du bonheur qu' »elle n’a pas vraiment trouvé » (ce sont les mots de son fils), elle s’est aussi demandée après coup si concourir avec les autres femmes était bien juste, et si le jeu en valait vraiment la chandelle : « Je n’ai jamais regretté mes choix, si vous avez 18 ou 20 ans allez- y, corrigez ce que la nature a mal fait, mais si vous avez 45 ans, une femme et des enfants, prenez du Prozac, est-ce sa vie aurait pu être différente ? » Sacré bonne femme/bonhomme au choix !

Extrait tiré du Play Tennis 374, disponible ICI.