Mis à jour le 22 décembre 2020

Bernard Boileau : La descente aux enfers d’un gamin surdoué

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19790804 - BELGIUM (FILE) : This file picture dated 4 August 1979 is about the Belgium championship of tennis. On the picture : the winner Bernard Boileau. BELGA PHOTO ARCHIVES

Il aurait pu figurer parmi les dix meilleurs mondiaux. Le problème est qu’on n’a qu’une vie et que Bernard Boileau l’a brûlée par les deux bouts, détruisant ce qu’elle lui offrait de mieux. Même à l’étranger, la descente aux enfers de ce Liégeois d’origine populaire, qui avait tout reçu sauf le mental qui va avec, figure invariablement dans le Top 10 des gâchis pathétiques ayant jalonné l’histoire du tennis. L’exemple à ne pas suivre.

Potentiel Top 10
Les gens qui ont réussi leur vie, ce qui ne veut pas nécessairement dire accumuler gloire et argent, ne manquent jamais de répéter qu’à refaire ils ne changeraient rien. Bernard Boileau, qui fut champion de Belgique de tennis un nombre invraisemblable de fois (huit titres consécutifs de 1978 à 1985) à une époque où nos meilleurs joueurs le disputaient, dit exactement l’inverse : « Si je pouvais recommencer en sachant ce que je sais, j’aurais figuré dans les dix premiers mondiaux. J’avais le potentiel. C’est ce qu’assuraient également McEnroe, Noah ou Lendl. Je nourris quelques regrets, c’est normal, mais je n’y pense pas. J’ai tourné la page. » C’est toute l’histoire de ce garçon surdoué, issu d’un milieu modeste en région liégeoise, qui s’est retrouvé à 17 ans dans le club le plus huppé du pays, le Léopold, qui lui a offert un pont d’or pour l’époque. « Le changement de régime de vie et de milieu social a été assez radical, j’ai découvert un monde que les moyens de mes parents ne me permettaient pas de fréquenter », continue- t-il, « appart avenue Louise, voiture de sport, repas au club house, contrats avec les équipementiers, je faisais ce que je voulais, je sortais, j’ai commencé à bien m’amuser, j’ai voulu goûter avec insouciance à tous les plaisirs de la vie, je n’étais pas vraiment d’un naturel économe, et un beau jour j’ai payé l’addition. Il m’a certainement manqué un entourage, un encadrement, une structure. Durant ma carrière professionnelle je n’ai jamais eu d’entraîneur, cela n’a pas aidé. »

41e mondial
A l’époque, le tennis n’était pas organisé en Belgique, mais il y avait de l’argent à gagner dans les tournois, 70.000 francs au vainqueur cela représentait plus que 2.000 euros actuels. Les meilleurs Belges ne se multipliaient pas sur les courts internationaux comme aujourd’hui, même lorsque, comme Boileau, on a remporté le tournoi de l’Espérance à 15 ans, que Yannick Noah raconte partout que vous avez le plus beau revers du circuit, et que durant six ans aucun joueur belge ne parvient à vous battre. En 1983, à 24 ans, il atteignit son meilleur classement ATP à la 41e place, sans voir pour autant l’intérêt de prendre des risques ou de s’astreindre à des entraînements intensifs alors que, sans forcer, il régnait tous les week-ends sur le village tennistique belge. « Je menais une vie peu compatible avec le sport de haut niveau, malgré ça je continuais à gagner facilement en Belgique, une facilité qui ne m’a pas incité à me remettre en question. Si au lieu de me contenter de victoires dans des tournois nationaux sans grande signification sportive, j’avais mieux préparé les tournois du Grand Chelem, j’aurais pu me hisser, qui sait, parmi le top 10 mondial. Mais j’avais horreur de la vie de sportif professionnel, je n’avais pas le caractère qu’il fallait, et j’ai tellement dicté ma loi chez nous que j’ai cru que je pourrais continuer à le faire », a-t-il fini par avouer. Bien sûr, son attitude un tantinet arrogante et prétentieuse ne lui a pas valu que des amis, et quand la courbe s’est petit à petit inversée on le lui a fait payer.

Héroïne
Si 1983 fut la saison où Bernard Boileau pointa le plus haut dans la hiérarchie mondiale – même si c’était loin de ce que l’on aurait pu attendre de ses moyens tennistiques -, c’est aussi paradoxalement l’année où il a franchi la ligne fatale dont il n’ignorait pourtant pas qu’elle pouvait mener à la déchéance. « J’avais déjà goûté à la marijuana, un jour que nous n’avions plus de drogue douce, on m’a proposé de l’héroïne », raconte-t-il, « la période correspondait à une rupture sentimentale, je connaissais ma copine depuis sept ans, elle m’avait quitté, je me sentais de plus en plus seul, je savais bien que c’était mauvais mais je ne pensais pas que je continuerais à en prendre. » Comme d’autres avant et après lui, il est tombé dans le piège sans s’en rendre compte. « Cela me calmait, et me donnait la sensation d’être moins malheureux que je l’étais. J’avais tellement de talent que j’ai remporté le championnat à trois reprises alors que j’étais héroïnomane. » S’il est quand même parvenu à s’extirper d’un engrenage mortel et à arrêter la poudre blanche grâce à la méthadone en 1988, ce ne fut pas sans conséquence, physique et psychologique. La suite, entre l’une ou l’autre tentative désespérée de retour à son niveau, quelques cours de tennis, l’un ou l’autre match d’interclubs ou un bref passage comme consultant à la RTBF, mais aussi des excès de boisson et des incidents désolants, débouchant sur plusieurs arrestations et même séjours en prison, ne fut malheureusement qu’errements sans fin pour ce père de deux enfants (son fils Jean est un bon joueur de tennis) mal en point et sans le sou. On a un peu le sentiment qu’à chaque fois qu’il a essayé de se remettre sa vie sur les rails il n’y est malheureusement pas parvenu. On l’a pourtant retrouvé sincèrement engagé dans l’action humanitaire de Yannick Noah « Fête le mur » autour des quartiers défavorisés de Liège, puis tout aussi convaincu dans la spiritualité au service de Dieu et de la foi catholique, vingt ans après avoir goûté aux paradis frelatés de Sodome et Gomorrhe… difficile d’imaginer plus grand écart.

Extrait tiré du Play Tennis 374, disponible ICI.