Mis à jour le 9 décembre 2020

Anthony Wilding, fauché en pleine gloire…

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La Grande Guerre a coûté la vie à nombre de sportifs, certains restés dans l’imaginaire collectif parce que leur nom a été associé à une infrastructure célèbre comme le coureur à pied Jean Bouin ou l’aviateur Roland Garros. Anthony Wilding était le meilleur joueur de tennis au monde à l’époque. Ses dernières paroles avant de succomber sur le front français ? « On ne peut pas toujours être le meilleur… »

Trois Coupes Davis d’affilée
Le tennis n’est toujours pas le sport le plus démocratique au monde, mais on n’en mesure pas moins le chemin parcouru en remontant un siècle en arrière. A l’époque où les hommes jouaient en long pantalon et les dames en jupe descendant jusqu’aux chevilles, avec des raquettes en bois, des balles blanches et un seul arbitre pour tout juger, il fallait être à l’aise financièrement pour prendre le temps de pratiquer en amateur la noble discipline et se déplacer d’un tournoi à l’autre alors que les avions de ligne n’existaient encore qu’à l’état de rêve fou. Si on prend l’exemple du Néo-Zélandais qui nous occupe, il fallait deux mois de bateau à Anthony Wilding pour rallier Londres à partir de sa terre d’origine. Fils d’une famille british aisée installée à Christchurch, Wilding a grandi dans une maison comprenant deux courts de tennis, un pour l’été en gazon et un pour l’hiver en asphalte, mais c’est en Grande-Bretagne, au Trinity College de Cambridge, qu’il étudia le droit et développa ses aptitudes tennistiques. Après un retour au pays, où il travailla un peu avec son père, lui-même avocat reconnu, et remporta ses premiers titres – à l’époque on parlait d’Australasie ce qui englobait l’Australie et la Nouvelle Zélande, avec son équipier et rival australien Norman Brooke il allait d’ailleurs remporter la Coupe Davis trois ans d’affilée-, il entreprit surtout de sillonner l’Angleterre et l’Europe au guidon de sa moto, disputant un grand nombre de tournois, en play-boy aventurier du tennis. « Si physiquement et mentalement c’était un homme, spirituellement il est resté un enfant jusqu’à la fin », a-t-on dit de lui.

Records inégalés
Installé définitivement en Europe, il fut considéré comme le véritable numéro un mondial entre 1910 et 1914, remportant la médaille de bronze aux Jeux olympiques de Stockholm en 1912, et surtout quatre fois d’affilée le tournoi de Wimbledon (de 1910 à 1913), plus deux championnats d’Australasie. Mais ce n’est pas tout. Bien qu’ayant grandi sur gazon, Anthony était vraiment très à l’aise sur terre battue, au point de remporter 75 de ses 115 titres (connus) sur cette surface. En 1914, il gagna les 11 tournois qu’il disputa sur la brique, dont 7 consécutifs du 9 février au 30 mars 1914 (soit 32 matches). Vilas et Nadal peuvent s’aligner : entre fin mai 1910 et sa victoire au championnat du monde de terre battue 1914 (dernier match de sa carrière sur terre), Anthony n’a perdu aucune rencontre sur cette surface, pour 31 tournois gagnés. En comptant une moyenne de quatre tours par tournoi à l’époque, Anthony doit avoir atteint le chiffre stratosphérique de 133 victoires consécutives, soit plus que la mythique Chris Evert (125 victoires). Wilding est aussi le premier joueur à avoir remporté tous les tournois majeurs sur une année calendaire, 1913 en l’occurrence. Il faut dire qu’à l’époque il n’y avait pas d’Open d’Australie, de Roland Garros ou d’US Open parmi les majeurs officiels qui étaient au nombre de trois, le World Hard Court Championship… sur terre battue à Paris, le World Lawn Tennis Championship à Wimbledon, et le World Covered Court Championship disputé à Stockholm sur un court en bois.

Comme une star de cinéma
Difficile d’imaginer ce que pouvait représenter Anthony Wilding il y a 110 ans. Apparemment, il s’agissait d’une sorte de Gatsby qui aurait crevé l’écran aujourd’hui et affolé les agences marketing, genre beau mec, allure chevaleresque, les actes répondant à la parole, comme l’a prouvé plus tard son attitude dans les tranchées du Pas-de-Calais. Plein de vie, il était une sorte de pionnier en terme d’entraînement, soignait son physique, prenait conseil auprès du boxeur Bob Fitzsimmons, ne buvait jamais d’alcool, ne fumait pas, il jouait aussi au cricket, adorait la moto, conduisait les plus belles voitures sur la Riviera, il est même devenu aviateur juste avant la guerre. Il frappait fort en coup droit et émergeait souvent en cinq sets. L’Australien Norman Brookes, avec lequel il fit équipe en Coupe Davis et qui le priva d’un cinquième titre à Wimbledon en 1914, disait de lui qu’il « était sans aucun doute un des plus beau specimen de masculinité. » Il fréquentait les grands de ce monde, croisait la raquette avec le premier ministre anglais George Balfour ou le roi Gustav de Suède, « c’était comme une star de cinéma », dit sa grande nièce Anna Wilding, « avec les manières, le charme, le côté aventurier, le tennis n’avait jamais connu ça. » Lors du plus grand match de sa carrière, la finale de Wimbledon 1913 gagnée devant 7000 personnes face à l’Américain Maurice McLoughlin, que l’on appelait la « California comet », des spectatrices se sont évanouies, et l’année suivante, lors de sa défaite, ce sont les mouchoirs qui étaient de sortie. Il est mort en France près de Neuve-Chapelle dans une tranchée boueuse le 8 mai 1915. La légende dit que ses dernières paroles furent « On ne peut pas toujours être le meilleur… »

Extrait tiré du Play Tennis 374, disponible ICI.