Publié le 28 juillet 2020

Mr Jeeves s’il vous plaît…

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Le nom du personnage des romans de Wodehouse est devenu synonyme de majordome. Mais depuis cette époque, la profession a bien changé, et connaît même un certain essor. Et ce n’est pas par hasrad si Tiba, la « Butler School » la plus exclusive du monde, vient d’ouvrir une succursale en Chine.

Quand on dit majordome, on pense immédiatement à Downtown Abbey, la saga en costume à succès créé par le scénariste Julian Fellowes – primé aux Oscars pour Gosford Park – et qui sera transpos­ée au cinéma l’année prochaine. Les plus lettrés associent peut-être le mot à la série de romans tout aussi populaires de P.G. Wodehouse, dont le personnage de Jeeves est devenu synonyme de majordome partout dans le monde anglo-saxon.

Dans un cas comme dans l’autre, le mot nous renvoie l’image un peu passéiste d’un être impeccable et rigide, comme le Carson de Downton Abbey, ou d’un personnage hors du temps et glacial, comme le Mr Stevens magistralement interprété par Anthony Hopkins dans « Les Vestiges du Jour », adapté du roman du prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro. Vous avez tout faux : le majordome est un personnage très actuel, qui sait non seulement comment polir parfaitement l’argenterie et impeccablement repasser… un journal (oui, c’est une exigence de certains), mais qui gère également, iPad à la main, l’agenda numérique de son employeur, et les systèmes de sécurité informatique de ses résidences. Cela en plus de nombreuses autres tâches rythmant la journée de ce chef de maison, manager au sens le plus littéral du terme, qui administre un staff hautement qualifié de serveurs et de bricoleurs, de chefs et de chauffeurs.

Mais surtout, majordome est un de ces métiers qui même en temps de crise, ne connaît pas de récession. En effet, la demande est en constante augmentation, comme en témoigne l’existence même de l’International Butler Academy, l’école de formation la plus renommée au monde. Elle a été fondée il y a vingt ans par Robert Wennekes, un homme de 60 ans qui a appris le métier sur le terrain, d’abord en travaillant pour un milliardaire américain, puis pour une noble famille autrichienne, et enfin à l’ambassade américaine d’Allemagne. Après ces expériences, Wennekes est passé de l’autre côté du bureau, oeuvrant d’abord en tant que chasseur de majordome pour Egon Zehnder, le géant allemand de la sélection et de la formation de personnel de maison, avant de se lancer à son compte. Et c’est justement en constatant combien il était difficile de trouver du personnel qualifié qu’il a l’idée, en 1999, de créer la Tiba, abréviation discrète et pudique de son académie.

Depuis lors, la demande de personnel qualifié n’a cessé de croître, en particulier en Asie, où la très forte densité de nouveaux milliardaires et de nouveaux riches en quête de standing crée un nouveau besoin : celui d’un guide qui les aidera à comprendre l’étiquette et les goûts occidentaux. Ce n’est donc pas un hasard s’il y a quatre ans, la prestigieuse école néerlandaise a ouvert une succursale en Chine, plus précisément à Chengdu, dans la province du Sichuan.

Créés spécifiquement pour la formation du personnel destiné à travailler en Asie, les cours se déroulent en anglais et en mandarin, et l’école n’est accessible qu’aux citoyens chinois, contrairement à la « maison-mère » néerlandaise, où affluent des étudiants venant du monde entier.

Comme c’est le cas pour la filiale asiatique, l’établissement où les étudiants vivent pendant le cours est aussi une villa de plusieurs millions de dollars, sise dans le quartier le plus exclusif de la ville. C’est en effet l’un des fondements de la philosophie pédagogique de Robert Wennekes et de Tiba : ici, les majordomes en herbe ne se contentent pas d’étudier la théorie, ils la mettent en application matin et soir pendant les dix semaines de leur cursus intensif (droit d’entrée : 14.500€), et vivent ainsi leur métier tout en l’apprenant. C’est pour cette raison qu’il y a quatre ans, l’école batave a pris ses quartiers dans la petite ville de Simpelveld, à une demi-heure de route de Maastricht et d’Aix-la-Chapelle, dans la Huize Damiaan. Ancien monastère de la fin du XIXe siècle, cette bâtisse de 135 pièces et occupant une surface totale de 7.500 mètres carrés est la plus grande résidence privée des Pays-Bas.

Ainsi, lorsque vous apprenez par exemple à dresser une table, vous le faites « sur le terrain », en disposant verres en cristal, vaisselle de porcelaine et couverts en argent au moyen d’un mètre, d’une règle et… d’un laser. « Le cauchemar de chaque élève », explique Alessandro Gennusa, 31 ans, originaire de Palerme et maître d’hôtel principal de Tiba. « La table d’un dîner officiel doit être parfaite. Tout doit être aligné au millimètre près, car tout doit être pris en main de la manière la plus fluide et aisée possible, sans le moindre effort. Et c’est une règle qui vaut de façon générale dans toute la maison. Ici, nous nous déplaçons sur des espaces de plus de 7.000 mètres carrés, vous comprenez donc que le moindre mouvement nécessite une organisation parfaite ». À commencer par le service, « que nous appelons le ‘Ballet of Service’. Même s’il n’est désormais plus pratiqué que par les familles royales, il est et reste la signature de Tiba », explique Monsieur Gennusa avec une fierté à peine contenue. « Un service durant lequel les mouvements de tous les intervenants sont synchronisés, comme dans un ballet classique. »

Extrait tiré du Gentlemen & Ladies numéro 22 disponible ICI